Ce mois-ci, nous avons décidé de nous replonger dans une étude conduite par Gérard Pestre, fondateur de Trans-Faire et de la formation APMS (Accompagnement en Psychologie du Sport et Préparation Mentale).
Cette étude est parue en 2017 dans la revue Cliopsy (Clinique d’Orientation Psychanalytique dans le champ de l’Éducation et de la Formation) et traite de la complexité de la relation entraîneur-joueuse de tennis de haut niveau en analysant les éléments conduisant potentiellement à une relation d’emprise perverse. Par conséquent, cette étude peut aussi se transposer à d’autres disciplines sportives.
Introduction
« L’étude qui suit se centrera sur l’appréhension de ce qui se joue au cœur de la relation entre un entraîneur de tennis et une joueuse ; mais elle pourrait trouver à se transposer à d’autres disciplines sportives mettant en scène des relations duelles entre le formateur et le formé dans lesquelles le corps est également impliqué.
Pour ce travail de recherche, je m’appuierai sur différents éléments de mon parcours professionnel : ma propre expérience d’entraîneur et de formateur d’entraîneurs, celle d’analyste des pratiques et de superviseur d’entraîneurs et d’enseignants, ainsi que sur mon propre travail psychanalytique qui m’a permis d’explorer plus avant mon rapport à cette activité sportive dans ses dimensions inconscientes.
Je me réfèrerai également à ma participation à de nombreux séminaires et colloques autour du lien sport et psychanalyse. J’utiliserai également les ouvrages publiés par certaines joueuses de tennis qui ont témoigné des abus dont elles ont été victimes (Demongeot, 2007 ; Tanvier, 2007), ainsi que certains propos d’Isabelle Demongeot dans un entretien semi-directif que j’ai moi-même conduit avec elle en 2010. […]
Ce travail m’amènera à examiner attentivement toutes les composantes, y compris celles que l’on peut considérer somme toute « ordinaires » dans la relation pédagogique entraîneur-joueuse, afin d’analyser les éléments conduisant potentiellement à une relation d’emprise perverse.
Il s’agira ici, notamment, d’explorer les aspects habituels, quotidiens de cette relation qui s’appuient sur des compétences de l’entraîneur valorisées par tous et devoir comment celles-ci peuvent éventuellement devenir vectrices d’un passage à l’acte transgressif.
Le contexte particulier de l’entraîneur de tennis de joueuses de haut niveau
Dans toute relation formative ou pédagogique, sont en jeu des phénomènes de contre-transfert qui ont déjà été étudiés dans un certain nombre de travaux en sciences de l’éducation (Blanchard-Laville, 2001 ; Vallet, 2003).
Il me semble cependant que les conditions de la relation d’entraînement et d’accompagnement vers la compétition d’une joueuse de tennis de haut niveau condensent pour l’entraîneur un certain nombre d’éléments qui amplifient ces phénomènes contre-transférentiels que je vais tenter d’identifier.
La prise en charge d’une joueuse de haut niveau est très individualisée : en effet, un entraîneur ne s’occupe en général que d’une ou de deux joueuses simultanément. Par exemple, dans le cas d’Isabelle Demongeot, l’entraînement s’effectuait au sein d’un « camp » rassemblant une trentaine de joueuses, mais Régis de Camaret consacrait la plupart de son temps à l’entraînement de deux joueuses de haut niveau, Isabelle Demongeot et Nathalie Tauziat.
De plus, les temps de présence vécus ensemble par l’entraîneur et la joueuse sont quasi constants : de nombreuses heures d’entraînements quotidiens, sans compter les déplacements pour des compétitions officielles, qui impliquent également d’autres temps quotidiens en face à face comme les repas et les temps de détente partagés.
Très souvent, ces moments se situent à l’étranger, loin du domicile ou du centre d’entraînement et ainsi favorisent une grande proximité en continu entre l’entraîneur et « sa » joueuse. Ceux-ci peuvent passer jusqu’à deux cents jours par an à l’extérieur de leur domicile respectif.
Ainsi l’entraîneur se retrouve loin de ses propres bases affectives sur des durées très conséquentes, ce qui peut le rendre plus sensible à la présence de ses joueuses. La présence physique sur le terrain durant les longues heures d’entraînement est par ailleurs un facteur de grande proximité avec la joueuse ; chacun se trouve le plus souvent en tenue de sport, une tenue où le corps peut être partiellement découvert et, dans son panel d’interventions, l’entraîneur peut être amené à des gestes d’accompagnement du jeu de la joueuse donnant lieu à un contact physique effectif ou à des touchers ponctuels du corps de celle-ci.
Par ailleurs, l’entraîneur, de par sa position d’autorité non contestée lorsque la réussite est là, peut se permettre d’asseoir son emprise par le langage lui-même adressé à la joueuse, un langage qui, notamment, comme dans le cas cité par Isabelle Demongeot, peut se teinter de mépris et aller jusqu’à la disqualification.
Ce type de discours peut être accepté par la joueuse pendant un temps au nom des performances qu’elle réalise, comme elle l’écrit dans son livre, lorsque l’entraîneur lui lance, par exemple : « Faute ! Tu te fous de ma gueule ou quoi ? T’as du chewing-gum mâché à la place des biscotos ? Concentre-toi, merde ! » (Demongeot, 2007, p. 65). Elle explique plus loin que « l’orgueil de se sentir si singulières, et de damer le pion malgré tout aux Yeurons de l’institution », c’est-à-dire les meilleurs joueuses entraînées par la Fédération, lui faisaient supporter ce qu’elle nomme des « désagréments » car, écrit-elle, ceux-ci « n’étaient en fait que le prix à payer pour cette chance inouïe qui nous était donnée d’être prise en main par Régis de Camaret » ( Id., p. 122).
Elle parle ici des conditions d’accueil lors des déplacements, mais on pourrait étendre son avis sur d’autres problèmes qu’elle rencontrait avec son entraîneur. Du fait de ce contexte particulier, les limites entre ce qui serait d’ordre professionnel et ce qui serait d’ordre personnel privé dans la relation de l’entraîneur avec sa joueuse peuvent devenir plus floues, les deux registres s’interpénétrant davantage que dans d’autres situations d’enseignement plus classiques. D’ailleurs, dans l’affectation d’une joueuse à un entraîneur, on peut avoir le sentiment de l’officialisation d’une sorte de « couple ».
Ces éléments structurels vont à mon sens « sur-conditionner » et potentialiser les effets contre-transférentiels dans la relation. Ils potentialisent également les effets transférentiels de la joueuse vers son entraîneur, déjà en demande d’une « forme d’exclusivité » (Huguet et Labridy, 2004), venant ainsi complexifier à nouveau la relation ; mais dans cette étude, j’ai choisi de privilégier l’analyse des éléments constitutifs du contre-transfert du côté de l’entraîneur. »
La relation entraîneur/entrainé est une des thématiques longuement abordées dans la formation APMS. Si vous souhaitez en savoir plus sur cette formation, cliquez ici.